Interview de Mme Hélène GONTIER, Présidente de l’Association indépendante de parents d’élèves du Collège et du Lycée Henri IV
mardi 21 juin 2011, par Eleonore Ward
Dans le cadre du projet d’Esprit d’Excellence, nous avons rencontré Hélène GONTIER, Présidente de l’Association indépendante de parents d’élèves d’Henri IV, afin qu’elle nous expose les difficultés rencontrées par les familles expatriées face au système éducatif français.
Les élèves et étudiants sont confrontés à un certain nombre d’étapes décisives lors de leur cursus scolaire. Celles-ci ne sont pas toujours bien connues des parents, en particulier expatriés, du fait de leurs changements réguliers et récents. Hélène Gontier, spécialiste de ce type de problématique, a accepté de répondre aux questions fréquemment soulevées par les parents.
1- Madame Gontier, pourriez-vous nous indiquer au préalable votre lien avec le système éducatif français ?
Hélène Gontier : Tout d’abord, je suis parent d’enfants scolarisés à Paris, je suis, par ailleurs, enseignante dans un lycée public parisien et enfin Présidente de l’Association indépendante des parents d’élèves du collège et du lycée Henri IV, ce qui me met en contact avec des centaines de parents.
2- D’après votre expérience, quelles sont les opinions les plus couramment exprimées par les parents d’élèves expatriés vis-à-vis du parcours éducatif français ?
HG : Pour les parents, la priorité est de pouvoir choisir l’école de leurs enfants. Dans les groupes que j’ai interrogés, ils disent que ce qui est important, c’est l’apprentissage pérenne des langues, la qualité des études, l’accueil des enfants à leur retour en France.
3- Qu’est-ce qui, selon vous, constitue la spécificité du système français ?
HG : Pour ne pas faire de langue de bois, il existe de grandes différences entre les établissements en France : il y en a des bons et des moins bons. Il y a le système des prépas et Grandes Ecoles, typiquement français, qui est bien connu. Enfin, il existe toujours une « sacralisation » du bac français. Cela fait des années que des gouvernements essayent de remplacer le bac par le contrôle continu, et c’est à chaque fois une levée générale de boucliers. On pourrait ajouter également que, contrairement à d’autres pays, il est préférable de suivre le cursus tel qu’il est prévu. Il est très difficile de rattraper les étapes qui manquent : il n’y a pratiquement pas de passerelles.
4- Concernant les familles, quelles sont les principales difficultés auxquelles elles se retrouvent confrontées face au système éducatif français ?
HG : Concernant l’élémentaire et le primaire, que cela soit dans un établissement français ou non, l’enfant y apprend à lire et à écrire et beaucoup de parents, qui sont très soucieux de l’éducation de leurs enfants, sont généralement derrière. Le problème survient lorsque l’enfant entre en 6e. On constate que le collège est facteur d’angoisse et les parents privilégient généralement un environnement protecteur. Etant moi-même enseignante au collège, je rencontre des parents qui me font part de leur inquiétude face à des situations de violences, de harcèlement ou de difficulté d’intégration. S’intégrer dans un collège est donc difficile, par conséquent s’intégrer dans un système à l’étranger qui peut être complétement différent du nôtre, avec la langue, les codes qui sont différents, est encore plus difficile. Une autre difficulté pour les parents dont on n’a pas toujours conscience, est la différence de notation entre les différents systèmes scolaires. En France, la moyenne est à dix, en dessous, pour les parents, ça ne va pas, au-dessus ça va. Dans d’autres pays, c’est différent. Aux Etats Unis, c’est officiellement entre 0 et 100, mais tous les enfants sont notés entre 90 et 100 et si vous avez moins de 97 vous n’êtes pas bon. On m’a parlé récemment du système scolaire suisse où les enfants sont notés de 0 à 6. Mais la moyenne n’est pas à 3 mais à 4, 8 par exemple. Il y a une finesse dans les notations qui n’est pas facile à comprendre car les systèmes ne sont pas harmonisés. Une fois la difficulté de l’entrée au collège passée, il faut veiller à ne pas rater des étapes qui sont importantes.
5- Quelles sont les étapes importantes à connaitre concernant la période de scolarité du collège ?
HG : La première étape arrive en 4e, lorsque survient le choix de la deuxième langue vivante. Le pays d’expatriation dispose d’un certain panel de choix. La langue choisie n’est pas forcément garantie ailleurs, l’élève n’est pas sûr de retrouver l’enseignement de cette même langue ailleurs. C’est très mal vécu par les parents car les enfants peuvent être obligés d’apprendre une nouvelle langue en déménageant. Or, souvent les parents considèrent que c’est un droit acquis et que leur enfant devrait pouvoir continuer à apprendre la langue choisie jusqu’à la Terminale.
6- En quoi le collège constitue une étape importante dans le futur cursus de l’enfant ?
HG : Les parents ne se rendent pas toujours compte que les bulletins de la 4e seront lus et disséqués pour un passage en 2nde, en particulier pour le privé et certains lycées spécifiques. De manière plus globale, il faut avoir présent à l’esprit que les réformes de l’Education Nationale sont fréquentes, et les parents ne sont pas toujours au courant de ces changements. Par exemple, depuis trois ans le passage de la 3e à la 2nde est informatisé et sectorisé pour Paris, et depuis cette année, se met en place dans toute la France la réforme des lycées.
7- Selon vous, les parents ne sont pas « à jour » concernant ces changements du système éducatif ?
HG : C’est sûr que les schémas qu’on a pu avoir il y a vingt ou trente ans sont aujourd’hui totalement obsolètes. Actuellement, il existe une sorte de surenchère, les deadlines sont de plus en plus tôt. Ce qui se traduit par des rendez-vous dès décembre, janvier pour le privé, pour une inscription l’année suivante, et les parents et les enfants doivent être physiquement présents.
8- Quelles sont les principales difficultés observées lors du passage collège-lycée ? HG : Le stress lié à ce passage est à son maximum vers février-mars pour les élèves de 3e. Ce passage se fait depuis trois ans à Paris avec une procédure informatisée : « AFFELNET ». Le but était d’homogénéiser le niveau des classes du lycée, c’est-à-dire envoyer des élèves fragiles dans de bons établissements et des élèves solides dans des établissements moins réputés. Cela avait été demandé par les proviseurs de Paris car ceux des établissements considérés comme moins bons manquaient d’élèves à l’entrée en 2nde, et cela générait un cercle vicieux. Mais les parents de bons élèves ont aussitôt contourné le système en prenant des inscriptions dans des établissements privés, par sécurité, et malgré l’effort financier que cela pourra leur demander. En même temps, cette procédure a créé quatre secteurs géographiques de recrutement, ce qui a freiné la mobilité intra-muros. Enfin, la possibilité de continuer les langues commencées n’est plus prise en compte.
9- Existe-il des exceptions à cette sectorisation ? HG : Henri IV et Louis Le Grand sont les deux seuls établissements désectorisés qui échappent à cette fameuse réforme. Ils reçoivent de plus en plus de demandes d’entrées en 2nde (trois fois plus en dix ans), or leur nombre de places n’a pas augmenté…
10- Quelles sont les caractéristiques du système scolaire parisien ?
HG : Paris est divisé en quatre secteurs. Dans chacun d’entre eux, il y a des lycées du centre-ville et des lycées plus excentrés. Or, les parents connaissent peu ce nouveau système, particulièrement ceux vivant à l’étranger. Lorsqu’ils reviennent en France, ils n’ont, en général, qu’une seule demande : Henri IV et Louis Le Grand… A l’entrée en 2nde à Henri IV, il y a 1.500 demandes d’enfants qui ont plus de 16 de moyenne générale, pour 180 places. Même chose à Louis Le Grand. Ils ont tous des dossiers scolaires excellents. La difficulté est de repérer les élèves à fort potentiel, quelle que soit leur origine sociale ou géographique, aptes à se lancer dans des études exigeantes.
11- Quel est le rôle des lycées ?
HG : L’objectif du lycée est de passer le bac car il est très important en France. Il a été sacralisé en tant qu’étape de vie. On ne parle que de cela, même si après, lors des études supérieures, le bac est oublié.
On retrouve aussi le problème des langues car les établissements ne proposent pas toujours les langues que les enfants ont choisies au collège. Il existe heureusement le système des langues inter établissements qui permet à l’enfant de continuer sa langue le mercredi après-midi ou le samedi après-midi dans un autre établissement. Mais il y a une frustration par rapport à cela car on est en-dehors des horaires scolaires et les parents considèrent que continuer sa langue dans de bonnes conditions est un droit acquis. Même chose pour le latin et le grec. Il y a de moins en moins de lycées qui les proposent.
De plus, tous les lycées ne proposent pas les fameuses filières S, L, et ES qui peuvent parfois être très connotées. Trop de parents, par manque d’informations, pensent qu’il faut prendre absolument S et pas L ou ES, par exemple.
Enfin une fois que vous êtes affecté, votre établissement vous prépare au bac, mais avec des taux variables de réussite. Là encore, il y a une étape clé à ne pas rater. Pour se préparer au supérieur, il faut faire un dossier d’admission post-bac dans lesquels il faut mettre, aujourd’hui, cinq bulletins : les trois de 1ère et les deux premiers de Terminale. En fin de compte, l’enfant va être surtout jugé sur ses résultats de première. Cela concerne les prépas mais également les universités sélectives comme Dauphine…
12- Et quelles sont les difficultés spécifiques des lycéens ayant vécu une expatriation ?
HG : A un moment donné, les parents vivant à l’étranger doivent décider s’ils préfèrent rentrer pour que leur enfant réintègre le système français ou rester, et continuer dans un autre système éducatif.
Cette réintégration peut être difficile ; il arrive qu’un élève très bon dans un lycée français à l’étranger se retrouve en difficulté dans certaines matières une fois de retour en France. Et là, les parents tombent des nues, car ils ont beaucoup de mal à situer leur enfant par rapport à ce décalage.
13-Auriez-vous des conseils à prodiguer aux parents d’élèves lycéens ?
HG : Etre conscient de la difficulté concernant le remplissage du dossier d’inscription post-bac pour la prépa. C’est assez complexe. Je ne connais pas un seul enfant qui le fasse tout seul. Il y a des dates butoirs très stressantes aussi. Les parents ont un réel besoin à la fois de conseils généraux et d’écoute individuelle.
14-Concernant l’enseignement supérieur, quel constat peut être établi ?
HG : La peur de l’échec. La demande est de mettre toutes les chances du côté de l’enfant. Or, le fossé ne fait que se creuser entre les filières sélectives et les filières non sélectives. A l’université, les enfants sont livrés à eux-mêmes et il y a 50% d’abandon en fin de première année. Donc vous êtes à 10 000 kilomètres de là ; votre enfant abandonne en cours d’année ; qu’est-ce que vous faites ?
Le risque d’abandon existe aussi en filière sélective. Dans ce choix d’études très exigeantes, l’enfant peut difficilement se débrouiller tout seul : il a besoin d’un double soutien, à la fois matériel et moral. L’enfant est « infantilisé » en prépa, le rythme est très soutenu et en même temps très scolaire : les échéances s’enchainent à un rythme tellement soutenu qu’ils n’ont pas le temps de prendre du recul. Ils ont besoin de soutien psychologique pour empêcher les déprimes, les vraies dépressions, pour empêcher la prise de médicaments. Car oui cela existe, il ne faut pas se voiler la face. Enfin, il faut faire attention aux enfants qui sont tout seuls et ne se nourrissent plus assez. J’ai beaucoup d’exemples de parents d’enfants qui ne se nourrissent plus assez. C’est pour cela qu’avoir un lieu, où l’on a à la fois un soutien moral, un soutien psychologique et un encadrement matériel, résoudrait beaucoup de problèmes. Ces jeunes fournissent un gros effort en étudiant loin de leurs familles : ils méritent qu’on les entoure.